07 novembre 2009
La mémoire de Théo
Comment fonctionne la mémoire ?
Sommes-nous tous égaux quant à la place disponible dans notre cerveau afin de stocker les diverses données quotidiennes ?
D'évidence, et quels que soient les paramètres physiologiques réels, nous n'avons pas la même façon de la faire fonctionner, ni la même capacité à l'entretenir.
Moi même, j'ai une mémoire très visuelle, il ne me suffit pas d'entendre un texte pour le retenir, il me faut le lire. De même lorsque je me souviens d'une conversation, je me suis rendu compte depuis longtemps déjà que ma mémoire l'assimilait à une situation donnée, un instant, visuellement inscrit et accolé systématiquement.
Notre fille Fanny à l'inverse a une mémoire auditive. Je me souviens que, enfant elle apprenait ses leçons en chantant. Tiens ! Je me demande si elle le fait encore ?
Loup quant à lui a une mémoire synthétique. Chaque nouvelle donnée s'inscrit dans un savoir général et c'est dans une base de données de plus en plus phénoménale qu'il pioche en permanence... fatiguant mais impressionnant.
Lisa elle doit rabâcher pour que ça reste, et puis, comme son père, elle synthétise et tout trouve sa place.
Harold (Ulysse) ? ben faudra lui demander tiens... je crois qu'il a une mémoire de passionné... ça lui plait, ça s'inscrit automatiquement... sinon faut faire rentrer au chausse-pied.
Alors bien sûr, nous ne sommes pas que l'un ou l'autre, et chacun possède des fonctionnements multiples et complémentaires.
Qu'en est-il de Théo ? A quel niveau de la mémoire l'autisme s'infiltre-t-il ?
Je ne saurais dire si tous les autistes ont une mémoire aussi pharamineuse que la sienne, mais il me semble avoir lu que beaucoup d'entre eux ont effectivement une capacité à retenir chaque chose, chaque évènement, et cela avec une richesse de détails impressionnante.
Nous n'avons pas tout de suite remarqué que Théo avait ainsi une mémoire hors du commun.
Nous pensions que, comme tous les autres enfants, et cela malgré sa différence marquée depuis le début, il découvrait, imitait, apprenait, assimilait... et passait à une autre étape. Simple, logique, rassurant.
Et puis vint cette terrible période, aux alentours de ses deux ans, où il sembla perdre la plupart de ses acquis intellectuels, le langage notamment.
Un gouffre s'ouvrait sous ses pas, sous les nôtres également.
Sans le langage, le rapport à l'autre est très compliqué.
Ce n'est pas que Théo était muet ! Car un muet communique, différemment, mais il communique !
Non, Théo n'avait plus de langage, même intérieur, semblait-il. Son monde paraissait comme indéfini.
Quand j'essaye d'imager cela, je pense à une peinture à laquelle ont supprimerait tous les contours... chaque détail s'étalant sans vergogne dans l'espace de l'autre.
Cela expliquerait alors l'importance justement de chaque détail pour Théo et sa grande difficulté à le relier à une vue d'ensemble.
Un petit exemple tout simple.
Votre enfant vous annonce qu'il va s'habiller pour aller jouer dans le jardin. Vous l'avertissez qu'il pleut. Votre enfant va alors mettre son ciré et ses bottes.
Annoncer à Théo qu'il pleut n'aura absolument aucun effet sur la façon qu'il aura de s'habiller. Il va falloir, dans notre avertissement, faire le lien à sa place. "Mets des bottes et ton ciré car il pleut".
Là encore, même s'il met effectivement ses bottes et son ciré cela ne veut pas dire qu'il a compris. Pour en être certain, il nous faudra rajouter : "sinon tu sera mouillé". Peut-être alors pourra-t-il comprendre vraiment pourquoi il est en train de s'habiller de la sorte.
Autre exemple, votre enfant s'apprête à mettre du sel sur sa viande, vous lui dites : " Attention, j'ai déjà bien salé en la cuisinant". Votre enfant sait que c'est pour l'avertir, qu'il faut qu'il goute avant de saler ou non...
Pour Théo, en supposant déjà qu'il va entendre cette phrase , ça ne voudra absolument rien dire. Soit, si il est dans une phase de partage, il suspendra son geste et nous regardera afin qu'on affine notre remarque, soit, ce qui est bien plus courant, il éliminera l'information qui ne veut rien dire et ira au bout de son geste.
Sachant cela, il est d'autant plus complexe de comprendre comment fonctionne sa mémoire.
A quoi se raccroche-t-elle ?
Théo est loin... très très loin des concepts. Même les plus basiques sont à peine assimilés.
Ses connaissances sont personnelles, uniquement tournées vers son vécu, ses centres d'intérêts, ses sensations, ses peurs. Le reste du monde n'existe pas s'il n'interagit pas avec lui.
Alors ? Alors comment range-t-il les nouveaux mots ? les nouvelles expériences ? De quoi sont fait les casiers, dossiers, fichiers dans lesquels il range les multiples informations qui composent son univers ?
Car il retient ! S'en est presque inquiétant finalement cette capacité qu'il a de mémoriser chaque chose.
Mais ce qui est un plus chez n'importe qui, une mémoire permettant une infinité de connaissances, laissant libre la place pour la nouveauté, l'expérience, le différent... va finalement, d'une certaine façon, enfermer Théo et cela sur plusieurs plans.
Tout d'abord, sur la ressemblance qu'il y a entre compréhension et imitation.
Parce qu'il répondra la phrase adaptée à une question, on supposera qu'il a compris. Alors qu'il est possible qu'à cet instant, il n'ait fait que reproduire un schéma retenu en son entier.
Il a mémorisé telle situation, telle discussion, du début à la fin... après une phrase qu'il entendra, lui viendra alors celle qu'il a déjà entendu à la suite. Pas besoin qu'il en ait compris le sens. Mais ça, nous ne le savons pas, d'où toute une suite de quiproquos et de malentendus possibles et plus ou moins graves.
Je ne sais pas exactement comment nous avons compris cela. A partir de quand nous avons pris la peine de vérifier systématiquement qu'il avait bien compris et non pas répété une phrase qui lui apparaissait devoir se poser là... Mais depuis que nous prenons cette précaution, bon nombre de crises ont été évitées.
Autre plan négatif de cette mémoire étonnante, c'est l'encombrement.
Puisque il n'y a pas de concept, puisqu'il n'y a pas de synthèse, chaque chose reste telle qu'elle, sans se relier à une donnée précédente qui lui ressemble.
Pour ceux qui tripatouille un peu leur ordinateur, il faudrait à Théo une sévère défragmentation.
Là où son handicape est visible, et c'est tant mieux car il faut bien que nous ayons des alertes pour savoir où nous allons avec lui, c'est lorsqu'il est incapable de séparer deux évènements qu'il a liés entre eux à un moment donné.
Sa mémoire devient alors autre chose... comme un commandement, comme une obligation.
Il se souvient qu'après ce mot venait celui là. Alors à chaque fois qu'il prononcera l'un, l'autre devra suivre.
Parce qu'il a retenu cette phrase avec cette intonation, il la reproduira toujours à l'identique.
etc...
Le lien. Peut-être est-ce la clé.
Le lien qu'il fait entre les choses et qui au lieu de l'amener ailleurs, puis encore ailleurs, ou bien lui permet de revenir sur ses pas pour rejoindre un lieu connu... Ce lien qu'il a fait entre deux évènements, deux mots, deux sensations, va scléroser son apprentissage et l'enfermer dans ce qu'on appelle donc les rituels.
Un exemple d'actualité, et qui d'ailleurs est à l'origine de ce billet.
Théo a un nouveau jouet, une miniature de la pêche aux poissons qu'on trouve dans les fêtes foraines. 
Un petit jouet en plastique tout simple dont ont remonte le mécanisme avec une molette. Des petits poissons tournent alors sur une plaque, leurs bouches s'ouvrant et se refermant en rythme. Il faut alors les attraper à l'aide d'une petite canne à pêche aimantée.
Théo a tout de suite adoré ce jeu. Alors qu'il y jouait depuis un moment déjà, il me demande à boire. De mon côté, je suis occupée et lui propose d'aller se servir lui même. Comme il est dans un bon jour, plutôt que de râler et me dire que je suis méchante, il me répond qu'il finit d'abord de pêcher les poissons et qu'il ira ensuite se servir son verre.
A partir de cet instant, le jeu sera parasité par cette nouvelle donne. Théo remonte le mécanisme, attrape les poissons et sert à boire, à lui, à moi, à qui voudra. Si plus personne ne veut boire, il range alors le jeu.
Le jouet lui-même n'est plus rien d'autre qu'une raison ou une cause pour servir à boire, et autant il jouait vraiment le jeu en son début, laissant la ligne pendre le long de son bâton, admettant l'idée de ne pas parvenir immédiatement à attraper les poissons, autant il devint dés lors impératif qu'il les attrape rapidement, l'important étant maintenant d'aller servir à boire. Pour cette raison d'ailleurs, il n'est plus question de laisser le hasard se mêler de l'affaire. La main gauche s'est alors saisi de l'aimant au bout de la ligne pour le placer au dessus de la bouche des poissons.
Peut-on dire alors que sa mémoire, non seulement ne lui a rien appris, mais à l'inverse lui a interdit de s'aventurer plus loin, l'enfermant à jamais dans un schéma qu'il maîtrise et qui le rassure ?
Je n'ai aucune réponse bien sûr et je pose ici ce que j'ai remarqué, ce qui me fait réfléchir, sans avoir la moindre certitude sur la validité de mes arguments. D'ailleurs, Loup et moi avons du mal à accorder nos violons sur ce point particulier.
Loup réfléchit en fonction de tout ce qu'il a appris sur le langage, la connaissance, la mémoire, le savoir. Tout ce qu'un philosophe apprends au long de ses études puis de sa vie.
Moi je ne fais que regarder mon fils et réfléchir sur ce que cela implique. C'est moins scientifique, c'est sûr... d'où tous ces questionnements qui tournent et tournent encore... et que parfois je pose ici... pour me questionner avec vous.
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